Bruits de couloir : que cachent les conversations des élèves... et celles des profs ?
Mars n’est pas un mois spectaculaire. Vraiment, d’une banalité affligeante.
Il ne possède ni l’enthousiasme bruyant de septembre, ni la fatigue noble de juin.
Mars est un entre-deux moisi. Un ventre mou post-gastro.
Un couloir mi sombre, mi lumineux un peu trop long où l’on marche sans trop savoir pourquoi…
Dans ce couloir, les conversations s’accrochent aux murs comme des affiches du CVL mal collées. Elles naissent à voix basse, explosent parfois, puis disparaissent à la sonnerie suivante.
On pourrait croire qu’elles sont insignifiantes. Elles sont pourtant le cœur battant du lycée ou du collège, et de ma chronique du mois.
Voici ce que l’on entend, quand on tend vraiment l’oreille…
Côté élèves
Deux jeunes étudiants discourant de la temporalité fluctuante de l’existence et de l’imprégnation sentimentale au sein du couple :
"Elle m’a laissé un "vu".
— Depuis quand ?
— 9h12.
— Il est 9h18.
— Voilà. Elle est tarpin odieuse."
Un groupe de bambins cherchant une faille dans la conscience professorale et sa rude incorruptibilité :
"Si je vais la voir pour dire que j’ai pas fait son DM mais que je pleure, ça passe ?
— Avec qui ?
— La prof d’éco.
— Non, elle a des enfants."
Au même moment, deux jeunes femmes rebondissant sur le débat de temporalité et les aléas de la vie et du couple. Comme un effet papillon, mais sans le tsunami, tia compris…
"On n'est plus ensemble.
— Depuis quand ?
— Depuis la récré.
— Mais t’étais avec lui ce matin.
— Ouais, mais j’ai réfléchi."
Entendu à l’orée d’une évaluation qui aurait dû être préparée avec autre chose que le dernier Résident Evil ou la dernière trend Tik-Tok du petit chat qui fait des cupcakes avec ses petites papattes d’amour :
"J’ai combien de moyenne si j’ai 2, 3, 1 et 0 ?
— Bah… 1 ?
— Ah. Merde."
Un élève exclu discourant avec le délégué en se rendant à la vie scolaire où il prendra sans doute sa 123ème heure de retenue.
"En vrai, l’école, elle sert à quoi ?
— À avoir un travail.
— Mon cousin il travaille sans diplôme.
— Il fait quoi ?
— Il dort."
Ce même élève, d’une verve révolutionnaire, fomentant une rébellion digne de celle qui a mis fin à l’Empire galactique…
"Si on sèche tous, ils peuvent pas tous nous exclure.
— On est combien ?
— Deux.
— Ah. Merde."
Petit débat suite à l’inscription des élèves sur la plateforme Parcoursup :
"Plus tard, je veux être riche. Gagner minimum 5K.
— Comment ?
— Je sais pas, je vais voir."
Ces drames sont immenses, les stratégies approximatives, les certitudes fragiles. On quitte quelqu’un entre deux sonneries. On redoute un regard comme une déclaration de guerre. L’existence tient parfois à une notification ou à une paire de baskets.
Et côté profs ?
Deux enseignants traitant du taux de motivation de retour de deux semaines de vacances :
"Ils sont fatigués.
— On est en mars.
— Qui ?"
Enseignant répétant pour son prochain spectacle qui sera celui de fin d’année où il sera sans doute honni par ses élèves :
"On va faire un petit contrôle.
— Petit comment ?
— J’ai pas mesuré, vous avez une règle ?"
Nouvel enseignant plein de fougue ayant décidé de prendre le taureau pédagogique par les cornes et de le mener au centre de l’arène :
"On pourrait mettre en place un projet transversal, regarde mon rétro-planning.
— Tu veux pas plutôt me montrer des photos de tes gosses avec la morve au nez, comme tout le monde ?
—Je n’ai pas d’enfants
—Je n’ai pas de projet."
Entendu en conseil de classe, souvent juste avant une diatribe entre le prof d’EPS et celle d’eco gestion :
"Il a du potentiel avec toi ?
— Oui.
— Il doit le garder pour lui. Il est sans doute meilleur avec un ballon qu’avec un stylo."
Enseignant en salle des profs hoquetant devant un paquet de feuilles, les yeux embués de larmes, fulminant devant son destin funeste :
"J’ai corrigé 25 copies.
— Alors ?
— Je regrette d’avoir appris à lire en CP."
Profs déambulant dans les couloirs comme dans la caverne de Platon, cherchant une source de lumière :
"On est quel jour ?
— Je sais pas.
— On est quelle semaine ?
— Je sais pas.
— On est vivants ?
— Je sais pas. Je sais plus. Je sors de 3 heures avec les 4ème B2."
Les adultes parlent moins fort, mais pensent plus haut. Ils négocient avec la fatigue, avec des programmes toujours plus absconds, avec le proviseur sur le prix de la machine à boisson. Ils promettent des contrôles courts, des réunions efficaces, des séquences organisées. Ils savent très bien que tout cela n’est qu’une illusion et qu’ils sont dans une matrice contrôlée par des forces obscures que n’aurait pas renié Lovecraft.
Mars ne fait pas de bruit. Pas même un bruit de pet de fin de journée en A206.
Il étire les journées, alourdit les pas, multiplie les conversations inutiles mais oh combien existentielles pour tout un chacun.
Dans le couloir, chacun avance avec ses urgences minuscules. Rien d’héroïque. Rien de tragique. Des destins qui se construisent et des carrières qui se délitent au profit d’une reconversion comme technicien de maintenance en milieu frigorifié.
Et nous, au milieu, qui écoutons...
Monsieur Z., prof de lycée pro quelque part en France, dont l'humour sévit sur Facebook et sur Instagram