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Des ateliers CPS maternelle/collège autour des albums de Baptiste Beaulieu

Plusieurs cycles4 min
Amélie C.
Amélie C.Professeure de français depuis 2005

Tout est parti de mon intérêt personnel pour les CPS, que j’avais décidé de travailler avec ma classe de 6e. En tant que maman aussi, je constatais l’importance de ces compétences et la nécessité de les enseigner dès le plus jeune âge.

J’ai imaginé des ateliers maternelle/collège comme un pont entre les générations, un espace de réflexion où petits et grands lisent les mêmes albums, réfléchissent aux mêmes questions.

C’était aussi, pour les élèves de 6e qui viennent d’entrer au collège, la possibilité de se retrouver à nouveau “les grands” et de se mettre dans la peau des sachants. Là où les élèves de grande section découvraient, les élèves de 6e, eux, consolidaient en apprenant aux autres.

Les élèves de 6e, comme des jardiniers des idées, allaient donc semer des graines… Je vous présente ici le pas à pas de ce projet intergénérationnel, nourri par le retour direct du terrain !

Comment initier le projet ?

J’avais déjà décidé d’entamer un projet annuel sur les CPS avec la classe de 6e dont j’étais prof principale. Je n’ai pas eu besoin de chercher bien loin autour de quoi nous pourrions travailler ensemble. Les albums de Baptiste Beaulieu me sont immédiatement venus à l’esprit et permettaient de travailler aussi des compétences du cours de français. 

Il s’agit en effet d’un auteur qui me touche, tant dans ses récits destinés aux adultes que dans ses albums jeunesse. Médecin généraliste, profondément humaniste, Baptiste Beaulieu parle dans toutes ses histoires des relations humaines, d’empathie, d’ouverture d’esprit

Il cherche, livre après livre, la recette du bonheur…

… Et elle passe dans ses albums jeunesse par l'enseignement de valeurs qui correspondent aux CPS. Les albums de Baptiste Beaulieu abordent des thèmes essentiels d’affirmation de soi et permettent de réfléchir aux questions de notre rapport à l’autre, du respect de soi et des autres. Ces histoires sont l’ occasion de parler d’empathie, de tolérance, de consentement, mais aussi de questionner les stéréotypes.

L’écriture de Baptiste Beaulieu permet par ailleurs de travailler l’album en 6e sans que les élèves ne se sentent infantilisés. D’autant que les illustrations représentent des enfants d’un âge vague, mais pas trop jeunes. Je pouvais donc intégrer ces albums à mon travail sur les CPS en 6ème, et d’une pierre deux coups: poursuivre un travail sur la lecture expressive par ailleurs déjà entamé.

Albums à retrouver chez Les Arènes, ici.

quels objectifs pour ce projet ?

  • Chez les 6e, développer la lecture expressive et la confiance en soi ;
  • chez les maternelles, favoriser l’écoute, la compréhension et le questionnement ;
  • encourager la coopération et les échanges intergénérationnels.

Et ensuite ? Les 4 étapes pour se lancer

La première étape était d’identifier l’école et l’enseignant avec lesquels travailler, en prenant en considération les contraintes matérielles telles que la distance entre les établissements. L’école maternelle de ma fille est dans le secteur du collège où j’enseigne, à 10 minutes à pied.

À la fin de la réunion de rentrée, j’ai donc proposé à Marie de faire travailler nos deux classes autour des albums de Baptiste Beaulieu. Elle s’est immédiatement montrée enthousiaste. 
Nous avons convenu d’échanger par e-mail pour l’organisation du projet. 

La deuxième étape était de présenter le projet aux deux chefs d’établissement pour obtenir leur accord. J’ai rédigé une présentation du projet, que j’ai partagé avec Marie, pour pitcher le projet à mon chef d’établissement qui m’a donné son accord. 

Troisième étape : il restait à convenir des dates et des lieux de rencontre. Alterner les établissements scolaires pour les rencontres favorise le sentiment de partage, et plaît beaucoup aux élèves qui sont fiers d’accueillir l’autre classe.

Enfin, j’ai conçu une brochure pour présenter le projet aux familles et aux élèves. J’y ai mentionné les titres, les objectifs pédagogiques, les étapes du projet, les dates importantes.

Lire et comprendre le premier album

Le premier album que nous avons décidé de travailler avec les classes était Je suis moi et personne d’autre. Il nous semblait accessible pour les grandes sections, avec accompagnement évidemment.

“Je suis moi et personne d'autre”, de Baptiste Beaulieu

On y retrouve les compétences cognitives de connaissance de soi : qui suis-je ? Comment assumer et exprimer ma singularité ? 

On y retrouve le personnage de Francisco, un écolier qui aime le rose, jouer à l’élastique et pleure devant les films émouvants. Au début de l’album, on le voit souffrir d’être moqué et mis à l’écart. Puis il va oser être “lui et personne d’autre”, notamment grâce à l’aide d’une amie.

Les thèmes sont donc vraiment très riches. Au-delà de la question de l’affirmation de soi, on pourra aussi parler des stéréotypes de genre, de ce qu’est réellement l’amitié, et pourquoi pas du harcèlement scolaire.

  • En maternelle, Marie a d’abord travaillé sur le lexique des émotions avec les grandes sections.
  • Au collège, après une lecture offerte, la classe participe à un atelier de discussion autour de l'œuvre.

 

En classe : les 3 étapes pour se lancer

En amont, la première étape est d’abord de scanner la couverture et les illustrations pour les projeter pendant la séance. On commencera en effet, en tout début de séance, par questionner l’horizon d’attente des élèves à partir du titre et de l’illustration de couverture.

La deuxième étape de préparation est de s’entraîner à lire le texte à voix haute ! En classe, après la prise des représentations à partir de la couverture, on va faire la lecture offerte de l’album. L’objectif est de modéliser une lecture très expressive, proche de la lecture contée.

La troisième étape, qui correspondra au cœur de la séance, consiste à préparer la discussion. Pour cela, il faudra identifier soi-même les thématiques abordées par l’album et préparer la liste des questions pour animer l’atelier. Afin de faciliter le dialogue, on veillera à poser des questions ouvertes. 

Si toutefois la prise de parole est difficile, on peut avoir recours aux questions fermées pour susciter une réaction ("est-ce qu’un garçon peut aimer la couleur rose ?"). Mais elles doivent rester un outil de dernier recours, au risque d’aiguiller la discussion vers des réponses en oui ou non sans réel développement ou réflexion.

les questions qu'on peut poser aux élèves

  • Qu'avez-vous compris de l’histoire ? De quoi parle cette histoire ? Cette question permet de faire émerger les grands thèmes de l’album.
  • Pourquoi Francisco accepte-t-il de jouer au foot ? Pourquoi n’arrive-t-il pas à refuser ? Pourquoi fait-il comme les autres garçons ? Il faudrait aborder le besoin d’appartenance, les avantages et les inconvénients du groupe.
  • Est-ce que cela le rend plus heureux ? Comment pensez-vous que Francisco se sent ? On attend que les élèves nomment précisément plusieurs émotions, et cela permet de susciter l’empathie.
  • Que veut dire être un garçon ? Là, on sera vigilant à orienter la discussion pour questionner les élèves sur les stéréotypes de la masculinité. On peut pousser la discussion sur les stéréotypes féminins aussi, puisque le personnage de Victoria veut jouer au foot mais ne se sent légitime.
  • Pourquoi perd-il les lettres de son prénom ? Cette question d’analyse, plus fine, concerne la notion d’identité. En reniant ses goûts, Francisco perd son identité, il n’est plus lui-même, ce qui est symbolisé par l’effacement de son prénom.
  • Pourquoi Francisco ment-il à sa maman au retour de l’école ? Il y a une discussion intéressante à avoir avec les élèves sur le rapport aux parents. Francisco peut faire croire à sa maman que tout va bien pour plusieurs raisons: pour la protéger elle, mais aussi pour se protéger lui parce que ça lui évite de revivre une journée difficile. Et puis, ne pas nommer la difficulté ça peut donner l’illusion (fausse évidemment) que le problème n’existe pas.
  • Comment Francisco et Victoria deviennent-ils amis ? Il faudra faire émerger la notion de compromis, de bien mutuel, de bienveillance, de plaisir partagé.
  • Qu’est-ce qu’un bon ami ? Comment devrait être une amitié ? Qu’est-ce qu’on aimerait qu’elle ne soit pas ? Là encore, on montrera que l’amitié repose sur le partage de moments agréables, sur la complicité et sur la confiance.
  • Que permet à Francisco, puis à sa maman, le fait d’oser dire “non” ? Les questions de libération émotionnelle, et d’affirmation de soi, mais aussi de conquête du bonheur peuvent être abordées.

Apprendre à lire de façon expressive

Vous aussi, vous trouvez qu’une bonne lecture n’est pas seulement une question de nombre de mots par minute ? Lire à voix haute, c’est donner corps au texte, en faire entendre le sens, les respirations, les émotions. C’est pourquoi, au-delà des simples compétences de fluence, la lecture expressive donne tout son sens au texte et recrée le lien entre le lecteur et le livre.

Quand on lit à voix haute, on développe non seulement ses compétences de lecture, mais aussi son aisance à s’exprimer à l’oral : on apprend à poser sa voix, à jouer avec les intonations, à moduler, à respirer. On apprend à lever les yeux vers l’auditoire, à mettre le corps au service de la parole.

Les étapes à faire en classe

Après avoir soi-même modélisé la lecture expressive, lors d’une deuxième séance, on choisit avec les élèves de 6e ceux qui prendront en charge la lecture contée devant les élèves de maternelle. Nous divisons la classe en trois groupes. Les deux autres groupes travailleront dans d’autres ateliers de préparation. 

Deuxième étape : on fait élaborer une grille de compétences aux élèves pour lister toutes les caractéristiques d’une bonne lecture. Devront émerger les critères suivants: 

  • la fluidité (rythme adapté qui rend le texte intelligible, respect de la ponctuation, déchiffrage sans à-coups) ;
  • la puissance de la voix adaptée à la situation (la lecture est audible par tous, l’intensité du son est modulé en fonction du sens du texte) ;
  • l'expressivité (la lecture rend compte des émotions du texte, on entend les différents personnage, la voix est dynamique, accentue correctement les phrases) ;
  • le corps au service de la lecture (posture qui permet une bonne mobilisation de la colonne d’air, regard qui se détache parfois de la feuille pour capter l’attention de l’auditeur).

 

Troisième étape : après avoir réparti les pages de l’album entre les élèves pour une lecture équitable, on fournit une photocopie à chaque élève pour qu’elle puisse être annotée. Les élèves préparent leur lecture en soulignant, surlignant ce qui doit être accentué, notent des flèches pour marquer l’intonation, des barres pour matérialiser les pauses… Ils réfléchissent ainsi en profondeur au sens de leur texte et à la façon de le mettre en valeur.

Enfin, à l’issue du balisage, le groupe qui prend en charge la lecture s’entraîne plusieurs fois pour parvenir à une lecture très fluide et expressive. Pour cela, on demande aux élèves de se servir de la grille de compétences élaborée pour évaluer chaque membre du groupe, tout à tour. 

On leur donne comme consigne de commencer par les feedbacks positifs avant de donner des conseils d’amélioration, en gardant bien à l’esprit de rester bienveillant. Eh oui, travailler en groupe, c’est aussi une CPS !

3 remédiations pour les élèves en difficulté

La phase d'entraînement peut être déroutante ou gênante pour les élèves, mais aussi bruyante pour le groupe. On peut proposer de :

  • lire à l’aide d’un chuchoteur, un petit outil qui ressemble à un ancien téléphone et qui permet à l’élève de s’entendre même s’il parle tout bas ;
  • sortir dans le couloir le temps de la lecture ;
  • travailler cette lecture à la maison en s’enregistrant. Si vous utilisez Pronote, le peut assigner un devoir avec un rendu enregistré en choisissant “audio” dans “mode de rendu”. Dans ce cas, on fournit le feedback. Cela peut être un bon moyen complémentaire de l’évaluation entre pairs.

Concevoir un atelier de discussion

Les neurosciences montrent qu’enseigner est la forme la plus aboutie de l’assimilation d’une notion. L’un des groupes d’élèves de 6e prépare l’atelier de discussion qui sera mené avec les élèves de maternelle à la suite de la lecture contée.

Cet atelier met l’élève dans la peau d'un ou une prof : il devra mener un questionnement pour vérifier la compréhension de l’album, mais aussi pour faire émerger des réflexions autour des thématiques abordées !

On va d’abord lister les attendus avec le groupe : que veut-on faire dire aux élèves de maternelle ? Quels thèmes de l’album va-t-on aborder ? C’est l’occasion, lors de cette deuxième séance, de remobiliser ce qui est ressorti de la discussion initiale en première séance. 

Les élèves vont ensuite formuler des questions pour animer la discussion avec les élèves de maternelle. On insiste auprès des élèves sur la nécessité d’utiliser un langage simple, accessible aux élèves de grande section.

On met également en garde sur le type de questions posées : il faut que les questions soient ouvertes pour permettre des réponses élaborées, pour que les élèves de maternelle puissent s’exprimer et qu’il y ait une réelle discussion. 

Mais avant tout, la discussion, qui fera donc suite à la lecture expressive de l’album, sera lancée par des questions de compréhension afin de vérifier cette dernière : Qu’arrive-t-il à Francisco? Quel est son problème ? On essaie au maximum de laisser les élèves formuler eux-mêmes les phrases, en les corrigeant au besoin: l’idée est qu’ils mobilisent des compétences cognitives en réfléchissant à l'œuvre et à ses enjeux pour élaborer un bon questionnement.

On demande aussi d’imaginer des relances au cas où le dialogue tourne court. Les élèves de maternelle peuvent être impressionnés par la rencontre, avoir des difficultés à prendre la parole. On peut les relancer par des questions de compréhension sur des différentes étapes du récit (que fait Francisco quand les garçons lui proposent d’aller embêter les filles ? Que dit Francisco à sa maman en rentrant de l’école ?). 

Questionner sur les émotions afin de travailler leur identification

Comment le personnage peut-il se sentir ? Est-ce qu’on pourrait ressentir autre chose ? Il est aussi intéressant de faire imaginer des alternatives au récit: est-ce qu’il aurait pu réagir autrement ? Qu’aurait-il pu répondre d’autre ?

Enfin, on met en garde les élèves animateurs sur la répartition de la parole, en visant une prise de parole équitable, à commencer par la parité filles-garçons dans la discussion. Il faudra donc qu’ils commencent par annoncer les règles de la discussion, qu’on leur fait élaborer à la fin de cette deuxième séance.

On demande à notre groupe d’animateurs : que faut-il pour que la discussion se déroule bien ? Il devrait ressortir les notions de :

  • respect (on s’écoute, on ne coupe pas la parole, on demande la parole) ;
  • bienveillance (on exprime son désaccord avec des mots calmes qui ne blessent pas) ;
  • liberté de parole (on est libre de s’exprimer, ou pas).

 

Enfin, on se met d’accord sur la répartition de l’animation : qui prend en charge quelle question, quel rôle ?

Initier un échange de lettres avec l'autre classe

Le troisième groupe d’élèves de sixième prépare un courrier à destination des élèves de maternelle pour leur présenter le projet et susciter leur curiosité.

En amont de la séance, on fait une photocopie couleur de la couverture de l’album, qu’on glisse dans l’enveloppe pour qu’elle puisse être étudiée par la classe de grande section. On pense à:

  • collecter du matériel de scrapbooking: jolis stylos, tampons, stickers ;
  • apporter en classe une grande enveloppe et un joli papier à lettre ou une feuille vierge ;
  • penser au timbre et à l’adresse si le courrier n’est pas remis en mains propres.

 

En classe, on fait rédiger une lettre en respectant les codes d’écriture du genre et en intégrant toutes les informations de la première rencontre : où, quand (date, combien de temps), comment (déroulement), quoi (le sujet).

Comme tout le monde ne peut pas écrire la lettre en même temps, on essaie de répartir les rôles et on permet notamment aux élèves moins à l’aise avec l’écrit de se charger de la décoration du courrier.

On sort nos plus belles couleurs, nos tampons, nos stickers et autres masking-tapes pour décorer la lettre : le plaisir de la correspondance est aussi visuel. Les élèves de maternelle nous ont ensuite répondu avec une très belle lettre remplie de mercis.

Vient le temps de la rencontre !

La première rencontre a lieu à l’école maternelle. Beaucoup des élèves de 6e sont allés dans cette école et retrouvent les lieux avec nostalgie. Ils sont impressionnés par les élèves de grande section qu’ils trouvent très sages. Les élèves de maternelle sont, eux, très fiers de recevoir les grands dans leur classe.

En amont, il faut bien sûr planifier la sortie scolaire: autorisations de sortie, accompagnateurs, etc. Lors de la dernière séance de français avant la sortie, on a établi et répété une chronologie précise des interventions (lecture, atelier de discussion) dans l’objectif de fluidifier l’enchaînement des activités et de faciliter le rôle de chacun.

le déroulé de la rencontre

  • Installation : on s’assoit autant que possible en cercle, en veillant à ce que chacun puisse voir et entendre.
  • Ouverture : les responsables du projet rappellent pourquoi on est réunis en réactivant à partir de la réception du courrier, remerciements pour l’accueil, annonce du déroulé (lecture puis discussion).
  • Lecture expressive par les élèves de 6e. On a la chronologie des lecteurs en mains (moi, j’ai juste mis des post-its avec le nom des élèves sur les pages de mon exemplaire de l’album). On distribue discrètement la lecture si besoin. 
    • Dans les faits, après l’entraînement en classe, les élèves savent quand c’est leur tout, et il n’y a pas beaucoup besoin d’intervenir. Un regard, un pointage du doigt façon chef d’orchestre sont amplement suffisants. 
    • Prévoir un jeu de photocopie des textes supplémentaire en cas d’oubli des lecteurs. A priori, ils lisent à partir de leur feuille annotée, qu’ils doivent avoir apportée.
  • Discussion autour de l'œuvre : questions de compréhension, puis questions de réflexion, conformément à ce qui a été préparé en classe auparavant. 
    • Lors de l’entraînement en classe, il est utile de préparer les élèves de 6e aux éventuels ratés de cette étape de la rencontre : peut-être les élèves de GS ne feront-ils pas les réponses attendues, peut-être parleront-ils peu ou beaucoup et de façon désordonnée, peut-être n’arriveront-ils pas à faire émerger certaines idées, et c’est OK. Il faudra faire avec et accepter l’imprévu en restant bienveillant. 
    • Il est vraiment essentiel de les préparer à cela. Les élèves de maternelle se fatiguent : ils mobilisent des compétences cognitives importantes pendant cette séance. Il ne faudra perdre de vue qu’il s’agit d’enfants de 5 ans et ajuster l’exigence des attentes dans ce sens.
  • Avant de se quitter, on rappelle la prochaine échéance : la prochaine fois, ce seront aux maternelles de rendre visite aux collégiens !

 

Lire et comprendre le second album

La deuxième rencontre est prévue deux mois plus tard. Nous choisissons de travailler cette fois autour de l’album Les pansements invisibles, qui permet d’aborder les notions de consentement, d’intimité et qui encourage à savoir poser ses limites. Il traite des compétences sociales qui permettent de construire des relations aux autres saines, dans le respect de chacun.

On procède comme la première fois pour la découverte du livre en sixième, mais nous décidons cette fois de préparer des ateliers plus participatifs, pour permettre à chaque élève de maternelle de s’impliquer et pour diminuer la charge cognitive, et ainsi éviter trop de fatigue.

Cette séance de 6e se déroule de façon similaire à la découverte du premier album : on commence par définir l’horizon d’attente à partir de la couverture et du titre. On est ici particulièrement attentif à l'explicitation avec les élèves de la métaphore “pansements invisibles” : que peut-elle signifier ? 

On comparera les attentes avec la réalité à l’issue de la lecture. L’idée est ici que chacun accumule au cours de sa vie des blessures invisibles, symbolisées par les pansements. Mais on peut s’en libérer en s’affirmant et en demandant son droit au respect.

Après la lecture offerte de l’album, on demande aux élèves quelles sont les thématiques de cet album et fait la liste au tableau des notions abordées : oser dire non, le respect des enfants et de leur corps, les souffrances mentales invisibles.

On engage alors un nouvel atelier de discussion, toujours par un questionnement ouvert, qui part de la compréhension du texte pour aller vers des questions de réflexion.

les questions à poser aux élèves

  • Pourquoi l’héroïne sent-elle un pansement à l’endroit où la poissonnière l’a touchée ? Cette question va permettre à la fois d’identifier des émotions et de faire émerger la notion de consentement.
  • Pourquoi n’ose-t-elle pas refuser de s'asseoir sur les genoux de l’oncle Pascalin ? C’est une question qui fait beaucoup réagir les élèves. Ils se retrouvent pris entre leur besoin d’intimité, d’espace, d’autoprotection et les injonctions et autres coutumes familiales qui ont la vie dure : on embrasse pour dire bonjour et aurevoir, etc. 
    • Il est vraiment important de faire comprendre aux enfants qu’ils ne sont pas des peluches dont on peut disposer à son gré que leur corps est LEUR corps et que personne n’a le droit de le toucher sans leur consentement. On pose ici les bases de leurs futures relations en tant qu’adolescents puis en tant qu'adultes. On peut leur expliquer comment faire une demande polie et respectueuse et les engager à en discuter avec leur famille s'ils en ressentent le besoin. 
    • C’est aussi le moment d’aborder les questions d’intimité, de respect des limites : ils doivent entendre par exemple qu’un adulte ne peut pas débarquer pendant qu’ils se changent ou qu’ils se douchent. De leur côté, ils doivent fermer la porte, de l’autre, les adultes doivent frapper. 
    • Si vous vous en sentez capable, vous pouvez pousser la discussion jusqu’à aborder les notions d’inceste. Ce n'est pas obligatoire car ce n’est pas explicitement abordé dans l’album mais si la notion arrive dans la discussion, il faudra en parler. Vous devez être capable de le définir, de rappeler qu’une victime n’est JAMAIS responsable, même si elle n’a pas su dire “non” et voir avec les élèves comment réagir si on a connaissance d’une telle situation.
  • À votre avis, pourquoi les adultes se permettent-ils tous ces gestes ? Il y a une réflexion très intéressante à mener sur la façon dont la société considère et traite parfois les enfants. Ce sera l’occasion de rappeler que les enfants ont des droits.
  • Comment peut-on saluer quelqu’un sans contact physique tout en restant poli ? Une parole, un geste de la main.
  • Pourquoi le fait que les copines du grand frère partagent sur les réseaux sociaux les photos qu’elles ont prises est-il problématique ? Quels sont les risques ? Là, vous allez parler du devenir de cette image, de sa persistance au fil du temps, mais aussi de sa récupération possible et éventuellement des dangers de la pédopornographie.
  • Qu’est-ce qui se passe dans la scène des toilettes ? Qu’en pensez-vous ? Faites émerger les émotions et les réactions des élèves. 
  • Comment considérer cet événement : est-ce une forme d’agression, ou n’est-ce pas si grave ? On rappellera les notions d’intimité et de consentement, encore. Cette scène est l’occasion aussi de montrer à quel point l’héroïne se sent démunie et humiliée en mettant des mots sur la réaction de la fillette, et pour l’adulte de rappeler aux enfants, à nouveau, que la victime d’une agression n’est pas fautive.
  • Comment se comporte le papa lors de la visite chez le médecin ? Observez les visages sur l’illustration, que peut-on en déduire ? On voit un contraste frappant entre le visage fermé du père et le sourire bienveillant du médecin. On peut demander aux élèves d’imaginer ce que chacun pense. C’est la rencontre de deux visions opposées de l’enfance et du consentement.
  • Qu’est-ce qui change pour l’héroïne à partir de cette visite médicale? Comment comprenez-vous la métaphore des cerisiers en fleurs ? Baptiste Beaulieu nous offre ici une très belle métaphore, mais difficile à comprendre pour certains élèves. On essaiera de les aiguiller en leur demandant ce que symbolise les fleurs, le printemps (beauté, renouveau) et comment cela s’oppose aux pansements.
  • Que pensez-vous de la comparaison avec les adultes ? Que peut-on en déduire ? Eh oui, les adultes n’accepteraient sûrement pas d’être traités comme les enfants, et pourtant eux aussi ont le droit au respect de leur corps.
  • Comment peut-on dire “non” ? Peut-on imaginer plusieurs façons ? On peut imaginer des phrases mais aussi des regards, des gestes et des réactions. Partir, s’enfuir, est aussi une façon de dire non !
  • Pourquoi dit-on qu’il est important de parler des choses qui font mal ? Là on encourage à verbaliser, à poser des mots sur ses émotions, en expliquant qu’identifier et reconnaître une situation fait du bien, puis qu’il ne faut pas hésiter à chercher de l’aide. Ce n’est pas parce qu’on se fait aider qu’on est fragile ou faible.
  • Comment peut-on faire pour laisser de jolies traces aux autres ? Paroles bienveillantes, compliments, reconnaissance, solidarité… on finit sur une note d’espoir !

Évidemment, tous ces sujets ne seront pas abordés de cette façon en maternelle. L’album Les pansements invisibles permet vraiment un travail approfondi en classe de 6e et on peut aller loin dans la discussion. 

En grande section, le message principal est celui de l’intimité et du respect du corps de l’autre: mon corps est MON corps ! La maîtresse lit plusieurs fois l’album avec les grande section, ils discutent de l’histoire. Elle est très bien connue avant la deuxième rencontre.

À ce sujet, voir notre article : comment aborder la notion de consentement en maternelle ?

Concevoir des ateliers engageants pour les maternelles

La classe de 6e a organisé un brainstorming pour trouver des idées d’ateliers. Nous sommes partis de la liste des attendus : tous les élèves de maternelle doivent pouvoir participer, il faut avoir compris l’album et les élèves doivent être en activité. Nous avons convenu de préparer 3 ateliers.

Un atelier théâtral pour rejouer les situations de l’album en osant dire non

Nous avons retenu deux scènes de l’album : la poissonnière et les photos des copines. Je scanne une illustration représentative pour chaque scène, qui permettra un tirage au sort par les élèves de maternelle: il devront rejouer l’une des deux scènes, au hasard.

La consigne est de demander à l’élève de grande section de se mettre à la place de l’héroïne et d’oser dire non en formulant une demande claire. Les élèves de sixième ont deux tâches : 

  • formuler une consigne précise et claire pour expliquer l’objectif de l’atelier. On les laisse d’abord se débrouiller seuls, puis on les aiguille dans le choix de la formulation si nécessaire.
  • Préparer leur jeu d’acteur : ils incarnent tantôt la poissonnière, tantôt les copines du grand frère. Ils vont chercher des accessoires et préparer leurs répliques en restant fidèles à l’album.

 

Un atelier de graphie pour dessiner des fleurs de cerisier sur les pansements

Il s’agit d’un exercice de graphie qui va permettre aux élèves de grande section de travailler la motricité fine et les boucles, importantes dans le geste d’écriture. En réalité, l’exercice permet aussi de symboliser le passage de la douleur cachée à autre chose. Je photocopie l’illustration de fin où l’on voit un groupe de personnages avec des pansements sur le corps.

L’activité commence par un “cherche et trouve”: il faut trouver tous les pansements ! Puis, on invite l’élève de maternelle à dessiner une fleur de cerisier par-dessus le pansement. Les élèves de sixième modélisent le tracé pendant l’atelier. Il faudra donc prévoir en plus des photocopies de l’illustration en nombre suffisant, des crayons pour les contours, des feutres roses et des feuilles de brouillon pour les modèles. 

Les élèves de grande section repartent avec leur dessin en fin d’atelier. Là encore, en phase de préparation, on demande aux élèves de sixième responsables de l’atelier de formuler une consigne claire et précise.

Un atelier oral pour trouver des paroles bienveillantes qui effacent les pansements

La bienveillance peut guérir, c’est le message de cet atelier. Je photocopie et plastifie le portrait de l’héroïne en autant d’exemplaires que d’enfants prévus en simultané sur l’atelier. Je prévois des feutres effaçables et des tampons effaceurs. 

Les élèves animateurs dessinent des pansements sur le portrait. Le nombre est à affiner en fonction du profil des élèves de maternelle : plus ils ont d’aisance à l’oral, plus on peut en dessiner. Nous avons commencé à 3-4 mais les élèves de sixième en ont parfois ajouté devant la facilité des grande section. Une parole bienveillante validée efface un pansement ! Toujours en phase de préparation, on fait formuler des consignes claires et précises.

Se rencontrer à nouveau : les maternelles viennent au collège

Le jour de la deuxième rencontre, les délégués viennent les accueillir à l’entrée pendant que la classe de sixième met en place les ateliers avec le matériel. Tout le monde est content de se retrouver.

En amont de la séance, on s’occupe du matériel : prévoir des crayons et des feutres, ainsi que du brouillon pour que les grands montrent aux petits comment dessiner des fleurs à cinq pétales. Penser aussi aux feutres effaçables et aux tampons effaceurs pour l’atelier oral. 

En ce qui concerne l’atelier théâtral, nous avons sélectionné deux scènes : la poissonnière et les copines. J’ai photocopié deux illustrations pour que chaque élève de grande section tire au sort la scène à rejouer. Penser aussi à la conception et impression des diplômes de graines de philosophes pour tous les élèves !

La salle doit être assez spacieuse (et aux normes de sécurité) pour accueillir tout le monde et circuler librement. Il faudra peut-être bouger des meubles ou en installer. L’atelier théâtre a besoin d’un peu d’espace alors que les autres nécessitent d’installer de grands îlots.

le déroulé de la séance

  • Pendant qu’on fait les derniers rappels et la mise en place des ateliers dans la salle, deux émissaires vont accueillir la classe de maternelle et la conduire à destination.
  • Temps de rassemblement de tous les élèves, mot d’accueil et de présentation de la séance par les enseignantes. On peut aussi réactiver ce qui s’est dit la fois précédente.
  • Explication des règles de temps et de rotation sur les ateliers. Penser éventuellement à un signal sonore pour la rotation.
  • Rotation des élèves de maternelle sur les ateliers encadrés par les sixièmes (environ 30 minutes).
  • Nouveau rassemblement pour le mot de clôture et la remise des diplômes. C’est à nouveau l’occasion d’expliciter ce qui a été travaillé.
  • Si le temps le permet, on peut éventuellement finir par un moment de partage autour d’un goûter. Cela permet aux élèves de se parler plus librement et de se dire au revoir.
  • Pendant cette séance, l'adulte reste en retrait et se positionne dans une posture de lâcher-prise attentif. On veille au bon déroulé, et on est à disposition en cas de question ou de difficulté.

Deux ateliers organisés le jour de la seconde rencontre

Dernière étape : faire le bilan !

De retour en classe, on fait un bilan oral du projet : difficultés, réussites, remarques, émotions… On réfléchit à ce que nous a appris cette expérience. Il y a les compétences psychosociales définies par l’étude des albums, mais aussi celles qu’on a acquises en encadrant les petits.

les questions à poser aux élèves

  • Comment ont-ils vécu cette deuxième rencontre ? Le projet dans son ensemble ?
  • De quoi sont-ils fiers ? 
  • Quelles difficultés ont-ils rencontrées ?
  • Que feraient-ils autrement ?

On peut aussi réfléchir à ce que la rencontre a apporté à chaque classe d’âge, on peut se demander ce qui aurait changé si on avait rencontré une classe d’un autre niveau. L’idée est à la fois de faire le bilan du projet mais aussi de travailler la prise de parole spontanée.

On peut écrire une dernière lettre pour remercier et se dire au revoir, rédiger un reportage à destination des familles ou du site internet de l’établissement (veiller au droit à l’image de tous les enfants si publication de photos des rencontres).

Quelques conseils pour conclure

Là où la posture enseignante est celle du chef d’orchestre lors de la première rencontre, elle est beaucoup plus en retrait la deuxième fois. On encadre mais on n’intervient qu’en cas de difficultés. Ce sont les élèves de sixième qui animent les ateliers. On veille simplement à la bonne rotation des élèves.

Un point de vigilance : le questionnement en atelier de discussion. Il faut absolument éviter les questions fermées ou trop guidantes sous peine de voir le soufflé retomber.

Enfin, il faut anticiper la différence d’âge entre les élèves et être conscient des compétences et des attendus pour un enfant de grande section. En effet, il est facile de tomber dans l’écueil d’en attendre trop ou pas assez. C’est le dialogue avec l’enseignant·e de la classe, ainsi que la lecture des programmes de maternelle, qui permettra de viser juste.

Dans la même perspective, il est utile de préparer les élèves à se rencontrer. Mes élèves de sixième s’imaginaient des enfants plus “bébés” que la réalité par exemple. Un peu de recherche personnelle sur le développement de l’enfant, si on n’est pas soi-même parent ou que cela remonte un peu, permet d’anticiper les questions!

 

Amélie C., professeure de français au collège depuis 2006

 

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