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EVAR : comment dépasser les appréhensions pour construire des séances ?

Cycle 14 min
Natacha Cazogier
Natacha CazogierProfesseure des écoles depuis 2007

L’éducation à la vie affective et relationnelle s’impose progressivement comme un enjeu majeur à l’école. Pourtant, sur le terrain, elle reste souvent source d’hésitations : peur de mal dire, de ne pas être légitime, d’ouvrir des sujets sensibles et de ne savoir comment réagir.

Et si ces doutes étaient normaux… et même utiles ?

Car loin d’être un frein, ils peuvent devenir un levier pour construire des séances plus ajustées, plus sécurisées et plus respectueuses des élèves. Voici des repères concrets pour oser se lancer à son rythme.

Première séance d'EVAR : par où commencer ?

Je me souviens très bien de cette première séance. J’avais repoussé plusieurs fois le moment. Pas par manque de conviction, mais parce que je ne me sentais pas “prête”. Je me disais : 

“Et s’ils me posent une question à laquelle je ne peux pas répondre ? Et si je dis quelque chose de maladroit ?”

Finalement, j’ai commencé simplement. Une discussion autour des émotions et du respect. Rien de “sensible” en apparence. Nous nous sommes appuyés sur des œuvres d’art et j’ai demandé aux élèves les émotions que ressentent les personnages représentés.

Et pourtant, très vite, les élèves ont parlé. Beaucoup. Avec sérieux. Avec sincérité.

Ce jour-là, j’ai compris que ce qui comptait, ce n’était pas d’avoir toutes les réponses, mais d’installer un espace où les questions pouvaient exister. En allant plus loin, on peut les questionner sur les réactions  puis la raison d’une telle émotion.

Avant même de penser contenu, il s’agit de penser le cadre et ses intentions

Une première séance peut être très simple : une durée de 10 à 15 minutes, lors du temps de regroupement, autour d’un support du type œuvre d’art, album ou image, en parlant des émotions ou du respect par exemple.

mes conseils

  • Commencer par des thèmes accessibles (les émotions, les relations, le schéma corporel.
  • Privilégier des supports visuels (œuvres d’art, illustrations d’albums, photographies, albums, petites vidéos).
  • Accepter les silences.
  • Ne pas chercher à “tout traiter” tout de suite. Différer en prenant des notes à la fin de la séance des interrogations et questionnements.

Comment poser un cadre sécurisant ?

Au début, je pensais que “ça allait aller tout seul”. Mais très vite, j’ai compris qu’aborder ces sujets sans cadre clair pouvait générer des rires gênés ou des prises de parole maladroites.

C’est en construisant des règles explicites avec les élèves que les échanges ont changé de qualité.

L’une des idées principales est bien évidemment de co-construire les règles avec les élèves et de les afficher. On peut également s’appuyer sur des choses existantes avec les plus jeunes et l’enrichir au fur et à mesure des temps de regroupement afin de s’appuyer sur leur vécu. 

Il va bien évidemment être nécessaire de rappeler le cadre à chaque séance. Mettre en place un cadre sécurisant en maternelle n’est pas un “plus”.  C’est en effet une condition indispensable pour pouvoir aborder sereinement des sujets liés à la vie affective et relationnelle.

du côté de la recherche...

À cet âge,  l’enfant est en plein développement, que ce soit émotionnel ou social. Les travaux de John Bowlby montrent que le sentiment de sécurité est le socle qui permet à l’enfant d’explorer, de s’exprimer et d’entrer en relation

Sans ce sentiment, l’enfant se met en retrait et se protège en ne s’ouvrant pas aux autres. Il ne peut donc pas accéder pleinement aux apprentissages, notamment ceux qui touchent à l’intime et aux sentiments.

 

Ensuite, parler de relations, d’émotions, de respect du corps ou de conflits implique une prise de risque pour l’enfant. Il va être amené à parler de lui, à évoquer une situation vécue ou exprimer un désaccord par exemple. 

Cela suppose de se sentir écouté, reconnu et non jugé. C’est ce que souligne Carl Rogers avec la notion de climat de confiance basé sur l’empathie, l’acceptation inconditionnelle et l’authenticité.

 

Du côté du développement de l’enfant, Lev Vygotski met en évidence que les apprentissages se construisent dans l’interaction sociale. Mais pour que ces interactions soient riches, elles doivent être sécurisées et régulées

Un cadre explicite permet aux élèves de comprendre ce qui est autorisé, attendu, et de s’engager dans des échanges respectueux.

 

Enfin, les recherches en climat scolaire, notamment celles d’Éric Debarbieux, montrent que la qualité du climat relationnel est un levier majeur de prévention des violences, y compris du harcèlement. 

En maternelle, cela passe par un travail explicite sur les émotions, les relations et les règles de vie sans forcément passer par un cadre contenant.

Un cadre sécurisant permet donc de réguler la parole (on ne coupe pas, on respecte les propos de l’autre). C'est la condition pour protéger l’intimité (on ne force pas à parler, on peut dire “je ne veux pas répondre”) et donc de prévenir les débordements (moqueries, jugements, répétition de propos personnels hors du groupe). Et enfin, d'installer des repères éthiques (respect du corps, consentement, émotions légitimes).

l'essentiel

Concrètement, cela suppose :

  • des règles de parole construites avec les élèves ;
  • des rituels sécurisants (cercle de parole, météo des émotions) ;
  • une posture enseignante contenante et bienveillante ;
  • des supports médiateurs (albums, marionnettes, jeux de rôle) ;
  • une vigilance sur ce qui se dit et se rejoue dans le groupe.

Tous mes conseils sont à retrouver dans cette fiche pratique à télécharger en PDF : 

Installer un cadre sécurisant pour travailler l’EVAR

Fiche outil

Cycle 1

Aborder l’EVAR demande un climat de confiance. Cette fiche propose quelques repères simples pour favoriser l’expression des élèves et garantir des échanges respectueux autour des émotions, du corps et…

 

Et si un enfant se confie… que faire, que dire ? Comment réagir ? 

Lorsqu’un élève se confie, il faut avant tout accueillir sa parole avec bienveillance, sans juger ni minimiser. Il est essentiel de ne pas promettre le secret, car certaines situations nécessitent d’être transmises pour protéger l’enfant. 

On se placera en situation d’écoute sans mener d’enquête, puis partager l’information avec les personnes ressources de l’école (direction, professionnels compétents). Il ne faut jamais rester seul face à la situation. Notre rôle est d’être un adulte de confiance, tout en maintenant un cadre sécurisant pour l’élève.

 

Accepter d'avoir une séance imparfaite

Je me souviens très précisément d’une séance où j’ai dû faire un pas de côté. Tout était prêt : mes supports, mes questions, mon déroulé de séance. 

Et pourtant, un élève a formulé une remarque qui m’a perturbé, qui a déplacé la discussion. J’ai senti ce moment charnière où deux options s’offraient à moi : recentrer pour « tenir » ma séance ou accepter d’ouvrir. J’ai choisi de suivre le groupe.

Lors de cette séance en grande section autour des relations affectives,  je pensais effectivement avoir posé ce cadre clair et sécurisant. Tout était en effet prêt : les images, les situations proposées, les mots pour accompagner la discussion. Et pourtant, en plein échange, un élève m’a regardée et a dit :

"Moi maîtresse, j’ai deux amoureux, mais je sais pas lequel est le vrai et J. il dit que je peux pas en avoir deux."

Sur le moment, cette phrase m’a véritablement déstabilisée. Elle dépassait le cadre que j’avais anticipé. Elle ouvrait quelque chose de plus complexe que ce que j’avais imaginé : la pluralité des représentations, la difficulté à penser l’affectif sans logique de “bonne réponse”, et surtout la manière dont les enfants construisent déjà des normes relationnelles très structurées.

J’ai senti un instant de flottement : fallait-il recadrer, simplifier, sécuriser immédiatement ? Ou accepter que cette parole devienne un support d’exploration collective ? J’ai choisi la deuxième option.

Passer d’une logique de contrôle du contenu à une posture d’accompagnement de la pensée

Plutôt que de corriger ou de trancher, j’ai relancé : 

“Qu’est-ce que ça veut dire pour toi, ‘un vrai amoureux’ ?”

L’élève : “Ben… quelqu’un qu’on aime vraiment.”
Un autre enfant : “On peut aimer plusieurs personnes ! Moi j’aime ma maman et mon papa.”
Un troisième : “Oui mais amoureux c’est pas pareil.”

À ce moment-là, j’ai accompagné la discussion de différentes manières :

  • En ouvrant : “Ah, alors est-ce que c’est la même chose d'aimer et être amoureux ?"
  • En faisant circuler la parole : “Qu’est-ce que vous en pensez ?”
  • En mettant en lien : “Certains pensent qu’on peut aimer plusieurs personnes, d’autres que c’est différent quand on est amoureux…”

 

Finalement, un élève a conclu : 

“Peut-être qu’on peut aimer deux personnes, mais pas de la même façon.”

La discussion a permis de mettre des mots sur des notions complexes, sans imposer une réponse unique. Elle a aussi permis de travailler l’écoute, le respect des points de vue et la nuance.

Ces moments peuvent surprendre, parfois déstabiliser. On ne sait pas toujours où ils vont mener. Mais c’est justement dans cet espace que les élèves apprennent à penser, à confronter leurs idées, et à construire progressivement leur compréhension du monde.

Ce jour-là, j’ai réellement expérimenté une autre posture : moins dans la maîtrise, davantage dans l’écoute. Et c’est dans cet espace un peu moins contrôlé que les élèves ont commencé à produire des échanges plus riches, plus nuancés, plus authentiques.

Au fil des séances, j’ai alors observé des élèves capables d’écouter réellement, de nuancer leurs propos, de respecter des avis différents. Ces compétences mobilisent les fonctions exécutives (inhibition, flexibilité cognitive) et les compétences psychosociales. Elles sont essentielles… bien au-delà de l’EVAR.

du côté de la recherche...

Les recherches en sciences cognitives et en psychologie de l’éducation montrent que les apprentissages reposent sur une activité mentale active, structurée et sociale, et non sur la seule exposition aux contenus. Les travaux de Lev Vygotski soulignent le rôle central des interactions et de la zone proximale de développement, où l’élève progresse grâce aux échanges et à l’étayage de l’adulte. 

 

Dans cette continuité, Stanislas Dehaene met en évidence 4 piliers des apprentissages : attention, engagement actif, retour sur erreur et consolidation, particulièrement sollicités dans les situations de débat. 

 

Enfin, les recherches sur les fonctions exécutives montrent que la confrontation des représentations développe la flexibilité cognitive, l’inhibition et la capacité de décentration.Il faut s’autoriser, en tant qu’enseignant, à ne pas viser la maîtrise parfaite en permanence. 

 

Et côté profs ?

Comme le suggèrent les travaux de Brené Brown, la vulnérabilité professionnelle peut devenir une ressource : accepter de ne pas tout contrôler permet d’ouvrir des espaces d’apprentissage plus authentiques pour les élèves. 

 

Concrètement, cela peut passer par le fait de verbaliser une hésitation, d’ajuster une séance en direct, ou de reconnaître qu’une situation mérite d’être reprise plus tard. Cette posture transforme l’erreur et l’imprévu en leviers de progression, pour les élèves comme pour l’enseignant.

 

On peut rapprocher cela aux différentes postures que propose Dominique Bucheton et notamment la posture de lâcher-prise. Cette posture permet aux élèves d’établir une meilleure relation de confiance. 

mes conseils

Concrètement, en classe, afin de mener des séances d’EVAR plus libre de parole : 

  • J’installe un climat de sécurité cognitive et affective en explicitant le droit à l’erreur et au tâtonnement.
  • Je relance sans orienter en privilégiant des questions ouvertes qui soutiennent la réflexion.
  • Je valorise les processus en mettant en lumière les efforts d’écoute, de nuance et de justification.

Sur quels supports médiateurs s'appuyer ?

Je me souviens d’une séance en grande section autour des émotions et des relations entre enfants. L’objectif était d’amener les élèves à identifier des situations de désaccord et à verbaliser ce qu’ils ressentent, sans les exposer directement.

J’avais prévu de partir d’images illustrant des scènes du quotidien : deux enfants qui veulent le même jouet, un enfant mis à l’écart du jeu, une situation de réconciliation. Très vite, une image déclenche des réactions. Un élève s’exclame : 

"Mais lui il est méchant, il veut pas prêter !" 
Une autre élève réagit immédiatement : "Non, c’est parce qu’il est triste, il veut jouer avec eux !"

Je sens que la discussion pourrait vite basculer dans le jugement. Plutôt que de laisser les élèves s’enfermer dans l'idée du  “gentil” et du “méchant”, je m’appuie sur le support pour ralentir et décaler la réflexion. Je demande simplement :

“Qu’est-ce qu’on voit exactement sur l’image ? Pas ce qu’on imagine, ce qu’on voit.”

Petit à petit, les élèves passent de l’interprétation affective à l’observation

Le support devient un point d’appui commun, qui permet de revenir au réel, de sécuriser les échanges et d’éviter les jugements trop rapides.

Je réalise à ce moment-là que sans ce support médiateur, la séance aurait probablement glissé vers une confrontation d’opinions personnelles. L’image a joué un rôle d’ancrage essentiel pour construire une pensée collective.

mes conseils

  • Choisir un support qui fait “tiers”, qui permet de prendre de la distance sans identification directe. Le support n’est pas un simple déclencheur, il devient un objet médiateur entre les élèves et le sujet. 
    • Exemples efficaces : des images séquentielles, des albums de littérature de jeunesse, des marionnettes ou des marottes, des scènes fictives, des petits films d’animation. On évite que les élèves parlent directement d’eux-mêmes trop vite.
  • Déplacer la parole du vécu vers l’observation. Un des enjeux est d’éviter le jugement immédiat. Concrètement, on va demander “Qu’est-ce que tu vois ?” avant “Qu’est-ce que tu penses ?” ; on va distinguer l’observation de l’interprétation ; on va reformuler systématiquement les propos trop interprétatifs.Cela permet de ralentir le raisonnement et de sécuriser la pensée.

 

  • Utiliser le support comme régulateur des émotions. Il permet de prendre de la distance affective, de parler de situations sensibles sans exposition directe, de limiter les jugements moraux rapides. C’est très utile pour développer les CPS ou travailler l’EVAR.

 

  • Faire évoluer progressivement le support vers la parole des élèves. Voici une progression possible : la description de l’image / la compréhension de la situation / la mise en lien avec des situations proches vécues. On passe du “tiers sécurisant” au vécu personnel seulement quand le cadre est stabilisé.

 

  • Stabiliser un cadre de langage commun. Les supports deviennent un support de langage partagé : “je vois…” , “je pense que…” , “je ne suis pas d’accord parce que…". Cela structure les échanges et évite les malentendus. On développe également la pensée critique des élèves dès le plus jeune âge.

Pour retrouver des idées d'albums jeunesse à utiliser en séance d'EVAR, voir mon article Comment aborder la notion de consentement en maternelle ?

3 points de vigilance

  • L’EVAR demande une posture particulière : ni expert, ni confident. On est garant du cadre, de la sécurité et du respect. 
  • En cas de situation sensible ou alarmante, il est essentiel de s’appuyer sur l’équipe et les partenaires (l’équipe pédagogique, l’équipe ressource  EVAR de circonscription, l'infirmerie scolaire, l’assistante sociale de l’EN).
  • Formuler une information préoccupante ne fait pas de vous un enquêteur. Si une situation vous inquiète, la faire remonter vous permettra de ne pas être seul face à la situation problématique.

Faire de l’EVAR, ce n’est pas être expert. C’est tout simplement accepter d’ouvrir un espace. C’est faire preuve d’empathie et d’ouverture d’esprit. 

C’est créer un espace où l’on apprend à parler, à écouter, à se respecter et à prendre en compte l’autre. Et si dépasser ses appréhensions, ce n’était pas les faire disparaître…mais plutôt apprendre à avancer avec elles ?

 

Natacha Cazogier, professeure des écoles depuis 2007, PEMF, en constante recherche d’une école meilleure