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L'histoire autrement : engager sa classe dans un projet mémoire et défense

Cycle 3 à Lycée4 min
Caroline Peiffer
Caroline PeifferProfesseure d’histoire-géographie depuis 2018 @histoireduneprof

J’ai toujours voulu enseigner l’histoire à des 3e, car la mémoire de l’Histoire, et notamment des deux guerres mondiales, m’a toujours paru extrêmement importante. 

Aussi, lorsque j’ai eu une classe de 3e pour la première fois, j’ai tout de suite cherché un moyen concret de faire vivre la mémoire historique, au-delà des cours et des manuels. Je voulais absolument qu’ils participent à des cérémonies commémoratives, et prendre contact avec des associations, afin de visiter des lieux de mémoire. 

Mais très vite, une question s’est posée : 

comment inscrire cette démarche dans un projet pédagogique structuré, qui fédère non pas seulement les enseignants d’Histoire, mais aussi toute une équipe pédagogique ?

Si l’Histoire repose sur l’étude du passé, la rendre vivante reste un défi permanent. Pourtant, l’intérêt des élèves est bien réel, notamment pour les deux conflits mondiaux (à croire qu’il y a que ces sujets en histoire !). 

C’est comme cela que j’ai découvert le dispositif Classe défense et sécurité globale (CDSG), un projet interdisciplinaire, proposé par le MÉN, mené en partenariat avec les armées. Dans cet article, je vais donc expliquer comment mettre en œuvre ce dispositif avec l’une de vos classes.

NB : les conseils s’adressent aux profs d’histoire, mais aussi de n’importe quelle autre discipline (parce que l’EMC reste un enseignement pluridisciplinaire)...

C'est quoi, ce projet ?

“On a gagné le prix Armée-Jeunesse !”

Alors que je débutais un nouveau chapitre d’histoire avec mes élèves de 3e, mon téléphone a sonné… À l’autre bout du fil, la militaire avec laquelle j’ai travaillé toute l’année, autour d’un projet mêlant art, théâtre et armée de l’air. 

Elle m'a annoncé que nous venions de remporter le prix Armée-Jeunesse dans la catégorie “art”. 

Quand je l’ai dit à mes élèves, ils étaient fous de joie et moi aussi. Il faut dire que ce projet, construit avec eux tout au long de l’année, leur a permis de s’impliquer autrement : créer, réfléchir, s'investir, et surtout faire co-construire ensemble, tout en façonnant un véritable esprit de classe. 

C’est précisément ce que permet une CDSG. Ce dispositif permet aux élèves de découvrir les enjeux de défense, de sécurité et de citoyenneté, tout en travaillant la mémoire et l’engagement.

petit disclaimer

Non, il ne s’agit pas de former de futurs soldats.

 

Je dis cela car beaucoup de parents sont inquiets quand je présente le projet. 

 

Il ne s'agit pas non plus de recruter pour le SNU (Service Nationale Universel) ou bien de s’engager dans l’armée. Personne ne fait signer à un élève de 3e un doc de recrutement une fois l’année terminée)...

 

Il s’agit d’un projet visant à travailler autour de la notion de citoyenneté, du rôle des armées dans un pays, de la préservation de la mémoire et de la défense

 

Et bonne nouvelle, ce n’est pas réservé aux établissements militaires ! Une CDSG se construit pas à pas, à partir d’une idée simple, mais surtout d’un collectif.

4 étapes pour se lancer

Étape 1 : Définir le cadre du projet

Avant toute chose, il faut clarifier ce que vous souhaitez faire :

  • quel niveau de classe (souvent 3e, mais pas exclusivement, il arrive que ce soit proposé à des classes de seconde) ;
  • quelles disciplines impliquées (histoire-héo-EMC, mais aussi lettres, EPS, sciences, arts, musiques, tout le monde peut participer) ;
  • quels objectifs pédagogiques : mémoire, citoyenneté, parcours citoyen, travail de l’oral, projets commémoratifs, etc.

 

Concrètement, cela peut prendre des formes très variées : 

  • la création d’un spectacle ou d’une lecture théâtralisée autour de la mémoire d’un conflit ;
  • la réalisation d’un podcast ou d’une exposition sur les missions actuelles des armées ;
  • un travail d’enquête locale sur un monument aux morts ou un lieu de mémoire, etc.

 

Inutile d’avoir un projet “parfait” dès le départ, une intention claire suffit pour lancer la machine. Le projet se construit ensuite progressivement, en équipe, et avec les élèves.

Étape 2 : Mobiliser une équipe

Une CDSG repose sur une dynamique collective. Il faut donc déjà trouver une équipe de professeur motivée (2-3 personnes, c’est déjà bien, même si l’idéal est d’avoir toutes les disciplines), puis s’assurer du soutien de la direction, avant de présenter le projet au CA. Pour cela :

  • Expliquer les bénéfices pour les élèves :
    • donner du sens aux apprentissages en faisant le lien entre leurs cours et un projet concret ;
    • renforcer l’esprit de classe et la cohésion de groupe ;
    • développer de nouvelles compétences à l’oral ou à l’écrit. Par exemple, rédiger un journal de bord des projets et sorties, présenter leur engagement lors de l’oral du DNB.

 

  • Montrer que le projet peut s’intégrer aux programmes existants :
    • par exemple, en 3e, avec les thèmes d’histoire sur les guerres mondiales et les mémoires ;
    • en EMC avec la citoyenneté, les valeurs de la République ou la défense ;
    • en français, autour de projets d’écriture sur les témoignages à partir de vécus, etc.

 

Autrement dit, il ne s’agit pas d’ajouter du contenu, mais de travailler autrement des notions déjà présentes dans les programmes.

Étape 3 : Trouver une unité marraine

Pour trouver une unité marraine, vous pouvez faire appel à votre inspecteur, qui pourra vous mettre en relation avec l’IPR chargée des classes défenses, à votre chef d’établissement ou à des connaissances personnelles. L’objectif est de trouver une unité militaire marraine (armée de Terre, Marine, Armée de l’air et de l’espace, Gendarmerie) qui vous accompagnera et vous soutiendra.

Ce partenariat permet des rencontres, des visites, des échanges et donne tout son sens concret au projet. Moi, par exemple, ma CDSG a été montée en partenariat avec les Troupes de Marine de Versailles, une unité spécialisée dans la musique des armées

La particularité de ma CDSG étant que nous avons des élèves musiciens (Classe CHAM), ce qui nous permet de participer à des concerts et commémorations avec notre unité marraine. Par exemple, nous avons : 

  • chanté sous l’arc de triomphe ;
  • organiser un concert autour des musiques militaires ;
  • préparé avec eux la rentrée en musique ;
  • participé à des cérémonies commémoratives (c'est la photo en illustration de cet article !).

 

Étape 4 : Formaliser tout cela avec une convention

Une fois le partenariat établi, une convention officielle est signée entre l’établissement, l’unité marraine et l’institution. C’est ce qu’on appelle le “trinôme académique”. Elle fixe le cadre du projet, sa durée (souvent un an à trois ans renouvelable) et les engagements de chacun.

Un professeur est nommé référent au sein de l’établissement (vous aurez peut-être même droit à des formations, youpi !).

Comment constituer une classe Défense et mémoire ?

Au début, lorsque j’ai proposé de mettre en place le dispositif Classe Défense, nous avons fait le choix de travailler avec la classe dont j’étais professeure principale. L’idée était de ne pas constituer une classe “élitiste” et d’avoir des élèves de niveau et classe sociale variés, afin d’être le plus égalitaire possible. 

En théorie, c’était une bonne idée. En pratique, je me suis rapidement rendu compte des limites de cette configuration : les élèves n’avaient pas choisi d’intégrer le dispositif et, malgré l’intérêt des projets proposés, l’implication restait inégale.

Avec le recul, cette expérience m’a permis d’identifier un point clé du dispositif : l’engagement repose avant tout sur le volontariat. Après deux années de fonctionnement, mon chef d’établissement a accepté que la Classe Défense devienne une classe à profil, constituée sur la base d’un recrutement volontaire.

Étape 1 : Recruter les élèves 

Dans mon établissement, cette phase se déroule en fin d’année de 4e, généralement au mois de juin. Je passe alors dans les classes pour présenter le dispositif Classe Défense, ses objectifs et les types de projets menés au cours de l’année. 

J’explique aussi que l’investissement dans une Classe Défense constitue une plus-value pour le parcours citoyen et peut servir de support à l’oral du DNB.

Les élèves volontaires doivent ensuite rédiger une lettre de motivation. Je leur demande notamment d’expliquer :

  • pourquoi ils souhaitent intégrer la Classe Défense ;
  • ce qu’ils pensent pouvoir y apprendre ;
  • ce qu’ils en attendent sur le plan personnel et citoyen.

 

Cette démarche permet de valoriser l’engagement, de responsabiliser les élèves et de poser un cadre clair dès le départ. 

 

Étape 2 : Trier les lettres de motivation et constituer la classe

La lecture des lettres de motivation ne vise pas à sélectionner les “meilleurs élèves” sur le plan des résultats scolaires. Les résultats, ou le niveau général, ne constituent pas un critère de choix. Ce qui m’importe avant tout, c’est la qualité de la motivation et la compréhension du projet.

Concrètement, lors de la lecture des lettres, je prête attention à plusieurs éléments :

  • le fait que l’élève ait bien compris ce qu’est une Classe Défense (engagement sur l’année, sorties, cérémonies, projets collectifs) ;
  • l’expression d’une envie sincère de s’impliquer, même formulée maladroitement ;
  • la curiosité pour les questions de citoyenneté, de mémoire ou d’Histoire ;
  • la capacité à se projeter dans un travail de groupe et à représenter l’établissement lors de temps officiels (donc de savoir respecter des consignes et règles de politesse de base).

 

Je ne recherche ni une écriture parfaite, ni un discours “formaté” (d’ailleurs, je repère assez rapidement les lettres écrites par les élèves de celles rédigées par leurs parents). Une lettre maladroite, mais authentique et montrant un réel intérêt, est toujours privilégiée.

Cette étape permet de constituer un groupe hétérogène, mais volontaire. Elle montre surtout aux élèves que la Classe Défense repose avant tout sur l’engagement personnel.

Comment faire vivre la classe Défense tout au long de l'année ?

Cela fait désormais quatre ans que je pilote une CDSG. Avec le recul, j’ai constaté que ce qui fait la force du projet et qui plaît aux élèves, ce sont surtout la diversité des expériences proposées. Une CDSG se construit au rythme de l’année scolaire, en mêlant recrutement réfléchi, projets culturels, rencontres et temps mémoriels forts.

Elle demande un réel investissement de la part des élèves mais en principe, quand c’est réalisé sur la base du volontariat, les élèves sont toujours prêts à s’impliquer davantage. Et puis, cela permet de créer un véritable esprit de classe, avec un groupe d’élèves soudés.

Proposer des interventions pour comprendre les enjeux de défense

Tout au long de l’année, les élèves bénéficient d’interventions de militaires, en lien avec le programme d’EMC de 3e sur la défense, et le programme d’Histoire. Cela permet de poser les bases :

  • Qu’est-ce que la défense ?
  • Quel est le rôle de l’armée dans un État ?
  • Quelles sont les missions actuelles des forces armées ?

 

Une intervention spécifique est consacrée aux OPEX (Opérations Extérieures), sous forme de témoignage. Ces échanges sont souvent marquants pour les élèves, car ils mettent des visages et des récits concrets sur des réalités qu’ils connaissent mal.

Monter des projets culturels pour travailler la mémoire autrement

La Classe Défense est aussi l’occasion d’aborder l’Histoire par d’autres biais que le cours magistral (et les questions sur document qui les font soupirer). Cela peut être : 

  • des spectacles thématiques sur la Première ou la Seconde Guerre mondiale : l’an dernier, par exemple, mes élèves ont assisté au Cabaret des Poilus, un spectacle consacré au rôle des femmes durant la Première Guerre mondiale ;
  • de jeux de rôle et jeux interactifs ;
  • un projet artistique ou multimédia : des affiches pour les commémorations, des masques de gueules cassées, de la gravure sur des douilles d’obus, un film ;
  • des EPI : un journal des tranchées (en histoire et lettres), une lettre de poilus (histoire, lettres et LV), un spectacle sur la musique historique (en musique et histoire).

 

Participer à des temps mémoriels collectifs

Afin de faire vivre la mémoire de l’Histoire, et notamment des deux guerres mondiales, vous pouvez faire participer vos élèves à des événements commémoratifs :

  • des rallyes mémoires à travers des villes (découverte du patrimoine, des monuments aux morts, des plaques et noms de rue) ;
  • des cérémonies commémoratives ou reconstitution de cérémonies (vous pouvez vous renseigner auprès de la mairie de la ville où vous travaillez, ils ont souvent des élèves qui lisent des discours ou qui viennent chanter) ;
  • des prix et concours mémoriaux : ma classe a remporté le prix armée jeunesse de l’école militaire de Paris cette année, par exemple, avec un projet théâtre-musique reconstituant le procès de la mort de St Exupery, en partenariat avec la CESA (armée de l’air) ;
  • le ravivage de la flamme sous l’arc de triomphe.

 

Tout cela permet aux élèves de vivre de véritables expériences immersives, qui donnent vie aux cours d’Histoire.

et pourquoi pas un voyage, une sortie ?

Les sorties pédagogiques sont des temps forts du dispositif.  Ces visites permettent de rendre l’Histoire tangible et de travailler sur les notions de mémoire, d’engagement et de transmission. L’idéal est de se renseigner sur les lieux de mémoire autour de chez vous (musées, monuments, lieux mémoriaux, sites de bataille). 

 

Quelques idées  :

  • un séjour sur les plages du débarquement en Normandie pour les cérémonies de juin ;
  • une visite du camps de concentration du Struthof en Alsace ;
  • une visite de la base navale de Toulon ;
  • une visite du Mont Valérien pour parler de la résistance et de l’Affiche Rouge ;
  • une visite d’une base militaire (nous, nous emmenons chaque année les élèves sur la base de Montlhery pour les journées des blessés militaires) ;
  • une visite du site de Verdun pour parler des combats dans les tranchées

Ces voyages ou visites permettent d’approfondir les connaissances tout en renforçant la cohésion de la classe. Et pour les financements (le nerf de la guerre), l’armée, les associations d’anciens combattants ou les collectivités locales proposent parfois des aides pour les projets éducatifs et mémoriels. Par contre, il faut organiser cela suffisamment tôt !

Quelques conseils pour terminer

Pour que le projet soit réussi, il faut surtout : 

  • S’entourer et travailler collectivement : le dispositif fonctionne mieux lorsqu’il est porté par une équipe pédagogique et soutenu par la direction. Ne tentez pas de tout faire seul·e : partagez les tâches, échangez vos idées et impliquez vos collègues.

 

  • Préparer les échanges avec les familles et les élèves : certains peuvent être surpris ou sceptiques vis-à-vis du partenariat avec l’armée. Expliquer clairement les objectifs pédagogiques et mémoriels du dispositif permet de désamorcer les malentendus.

 

  • Répondre calmement aux détracteurs : lorsqu’un parent, un collègue ou un élève exprime des réserves, adoptez une posture factuelle et sereine. Montrez que le projet vise l’éducation citoyenne et la transmission de la mémoire, et non une quelconque promotion militaire.

 

  • Anticiper la communication : préparer un mot d’introduction pour les élèves et les familles, et garder des supports clairs sur les sorties et interventions.

 

Et en général, soyez rassurés, c’est un projet qui finit par payer, surtout si les élèves sont motivés, dynamiques, sérieux et volontaires !

Personnellement, c’est le projet que je préfère mener chaque année 

J’adore travailler avec des partenaires extérieurs, construire un projet qui dépasse les murs de la classe, voir les élèves s’investir (parfois même sur leur temps libre ou des jours fériés). C’est quelque chose de particulièrement fort. 

C’est aussi une autre manière de faire vivre l’Histoire, la rendre concrète, incarnée, vivante. On ne se contente plus de l’étudier, on la vit, on la questionne, on la transmet. Et dans un contexte où les enjeux mémoriaux sont essentiels, cela prend une résonance toute particulière.

Enfin, il y a ce lien qui se crée avec la classe. Parce qu’on passe beaucoup de temps ensemble, autrement, autour d’un projet commun, la relation évolue. Elle devient différente, souvent plus riche, plus humaine aussi. Et ce sont souvent des élèves avec lesquels je tisse un lien fort et avec qui je continue d’échanger, même des années après. 

 

Caroline Peiffer, professeure d’histoire-géographie-EMC au collège Condorcet à Dourdan depuis 2018, responsable de la Classe Défense et Sécurité Globale depuis 2022, responsable du programme PHare depuis 2020

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