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Moi, prof débutante en maternelle… après 10 ans en élémentaire

Ludivine Cacheux
1 septembre 2023 11:27
5 mn

Le grand saut : oui, j’ai fait le grand saut. Ma décision est prise, à la rentrée, j'enseignerai en classe de maternelle, dans l’école où je suis directrice depuis trois ans. Cette décision n’a pas été prise par hasard, et les émotions qui m’ont traversé durant toute cette année m’ont permis de grandir personnellement, mais également dans mon métier, pour regagner confiance en moi.

 Changer de niveau, un choix délibéré 

J’ai commencé ma carrière en cycle 2. Durant 7 ans, j’ai vadrouillé entre le CP et le CE2. J’ai acquis des habitudes autour de ce cycle, puis j’ai été affectée en cycle 3. J’ai facilement trouvé des points de repères en lien avec le cycle 2 : mise au travail, autonomie, consigne, vie de classe. Ma posture n’avait pas vraiment besoin de s’adapter, simplement ma préparation de classe.

Durant ces 3 années en CM1/CM2, il y a eu la pandémie. On a tous le souvenir dans nos mémoires de ces moments irréalistes, faire la classe à distance… J’ai tenu, j’ai porté à bout de bras mon école, mes élèves, mes collègues, mes familles et aussi MA famille. J’ai tout donné pour que tout le monde y trouve son compte, se porte bien et se sente bien. Oui, tout donné, absolument tout. Et puis, un matin, ma collègue me dit : “Ne le prends pas mal mais j’ai peur pour toi, tu me dis que ça va mais je vois que non, ce n’est plus toi”. Le corps a parlé, les pieds traînent chaque matin pendant plusieurs jours, jusqu’au matin où ils refusent de bouger : le diagnostic est là, Madame, c’est un burn-out.

Le repos, les soins et mes proches me permettent de reprendre le chemin de l’école, mais je sens que je veux autre chose… Je m’inscris au CAFIPEMF (Certificat d'aptitude aux fonctions de formateur), je dois trouver du renouveau dans mon métier, relancer ma curiosité, mon envie d’apprendre. Mais ce n’est pas pour moi, pour l’instant. La douleur de la dépression a laissé place à la profonde incertitude face à l’échec au CAFIPEMF. 

J’ai échoué à l’épreuve en classe, à quoi bon, ce métier n’est pas pour moi, je ne suis pas une "bonne maîtresse" pour mes élèves. Le soutien de ma famille et de mes collègues m’a beaucoup aidée à prendre la décision de rester. Rester dans ce métier que j’affectionne tellement, rester sur mon poste de directrice, car c’est une fonction que j’apprécie, rester au sein de mon école, car j’y suis bien : oui, mais ne pas rester sur mon niveau de classe et tenter le renouveau face aux élèves cette fois-ci. Ma décision est prise, à la rentrée, je prendrai la classe des PS/MS.

De l'excitation…

Un défi à relever, une chance à saisir : je veux profiter de ce renouveau pour concilier vie pro et vie perso de façon pérenne et efficace. Je garde trace de la souffrance, mais le soleil brille et les oiseaux chantent, et à l’impossible nul n’est tenu !

C’est parti, on déménage des meubles dans l’école, on range, on trie, on chamboule tout. Cette sensation est tellement grisante ! Je reprends goût à cette aventure de l’enseignement. Avec mes collègues, nous planifions la rentrée et les projets. Ce sera un projet Hors du cadre, il faut sortir de l’ordinaire, explorer de nouvelles choses. Me voilà rassurée, je suis au bon endroit.

Je prends attache auprès de collègues expérimentées en maternelle, elles me donnent des astuces, des conseils, des idées. Je prends note comme une bonne élève. Vient le moment de me retrouver seule face aux programmes, programmation et autres progressions. L’expérience me rassure, je sais comment faire, je vois comment planifier. En m’inspirant des guides pédagogiques, des cybercollègues, je construis mes documents. Je me sens prête à affronter cette rentrée.

… à la débandade au milieu des gommettes !

Quoi ? Mais qu’est-ce que c’est que ce bazar, ils n’ont rien rangé… Et pourquoi tout ce bruit ! Ils ne savent pas rester en place une seconde, c’est fou ! Mais comment je fais moi, parce que je ne sais pas non plus ! Et pourtant je suis une maîtresse, que se passe-t-il ?! C’est parti pour la valse des questions dans ma tête. 

Je n’arrive pas à mettre en place les règles de la classe, malgré les deux séances consacrées à cela. Le bruit ne cesse jamais, le temps passe trop vite. Maintenant, il faut travailler la motricité fine et ensuite la phonologie. Tout est prêt. Mais ils ont déjà fini, et qu’est-ce que je peux leur donner à faire ? Que font les élèves de 3-4 ans en autonomie ? (Presque) tout ce que je vis ne correspond pas à mes repères, mes habitudes. Mon monde est chamboulé (encore), j’ai l’impression que rien ne va. Je ne suis pas certaine que mes élèves soient en train d’apprendre quelque chose à mes côtés…

J’ai trouvé les réponses à certaines de mes questions en moi-même. Je me suis questionnée sur la base de mon métier : permettre aux élèves d’être acteurs de leurs apprentissages et actifs dans leur progression. Ensuite, j’ai réussi à objectiver ma posture enseignante et à me placer au niveau de mes élèves. Ils ont leur bagage, un vécu avant l’école, mais ils sont au début du chemin et je dois les accompagner. 

Alors, je reprends depuis le début, j’explicite tout ce que je fais et tout ce que j’attends d’eux : "Ranger, pour moi, cela veut dire que tu dois mettre ce crayon dans le pot. Puis le pot, tu le places sur l’étagère prévue et enfin, tu viens me rejoindre sur le banc." Tiens, ils ont compris…

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"Je n’échoue pas, j’apprends"

Les élèves commencent à comprendre ce que j’attends d’eux et moi aussi, je commence à comprendre ce qu’ils attendent de moi ! Une des pépites de notre métier, c’est qu’on évolue dans un univers en mouvement, qui nous permet de nous remettre en question et de grandir encore et encore. Nous sommes encouragés à maintenir un certain mouvement du corps et de l’esprit, autour de nous et en nous. Pour ma pratique personnelle et dans ma classe, j’ai évolué sur plusieurs points.

Ma préparation de classe 

Pendant des années, je planifiais mes séquences à partir du bilan, du point que je voulais atteindre. Je déroulais ensuite mes séances en les souhaitant évolutives et progressives en termes de difficultés. Je partais de l’idée que mes élèves savaient, ils avaient déjà conjugué des verbes au présent par exemple. On sait tous qu’ils ont oublié une fois l’été passé par là et quand on en reparle, la plupart se remémorent le principe. Reste à adapter, différencier, accompagner les élèves à besoins particuliers. 

Aujourd’hui, je fonctionne différemment, je me fixe toujours mes objectifs pédagogiques à atteindre, mais mon regard est bien plus focalisé sur comment je vais le présenter aux élèves. Je pose davantage mon regard sur la présentation de l’objectif que sur le but final. 

J’ai appris et compris que ces petits élèves étaient vierges de cette expérience qu’est l’école, et pour leur faciliter l’accès aux apprentissages, je ne me passerai plus de l’explicitation. Formuler, expliquer, présenter, exposer, montrer, simuler sont autant de verbes que je garde à l’esprit lorsque je planifie une séquence. Je m’interroge sur un mot, un objet, une action et je me demande non pas s’ils connaissent, mais comment leur présenter la définition et leur faire vivre l’action.

Les outils 

Avec les CM, je pouvais utiliser le jeu pour renforcer une notion, pour des temps autonomes, mais je n’investissais pas autant le rôle de ces moments. Aujourd’hui, le jeu est le moyen que j’ai trouvé et qui me convient bien dans ma pratique, pour travailler une notion. Je pouvais jouer :

  • pour présenter une notion (on déduit ce qu’il nous manque pour continuer de jouer) ;
  • pour travailler une notion (je sais faire mais je continue de m’entraîner) ;
  • pour renforcer (je change de jeu afin de maîtriser la notion) ;
  • pour réinvestir (après quelque temps, je rejoue ou lors d’une situation transposée).

 

Le suivi

Je savais comment conserver une trace de leur travail, de leur progrès en CM. Je proposais des exercices sur fiches, je passais pour corriger quand je pouvais. Sinon, je corrigeais à la maison et on reprenait en classe le lendemain. Il y avait une certaine possibilité de différer le suivi. En maternelle, le suivi est facilité par le jeu car on vit (nous ou l’ATSEM) le moment avec eux et on les observe parler, s’interroger. 

Pour le moment, j’ai des feuilles avec un tableau et tous leurs prénoms, je note ce que j’ai vu et je fais un point pendant les vacances. J’utilise les mêmes grilles dans les barquettes d’autonomie. Chacune d’elles contient le jeu et une grille, je note (ou mon ATSEM) la date de passage et code avec une flèche (vers le haut, horizontale, vers le bas) pour suivre la progression. 

Lâcher prise 

J'ai appris à accepter l’imprévu. Sur certaines journées difficiles avec les plus grands, on peut jouer et manœuvrer avec le temps, tricher en faisant du chantage par exemple (ce chantage à la séance d’EPS… Ne me dites pas que je suis la seule à l’avoir utilisé !). Si je voulais, je pouvais lancer une activité sur fiche pour avoir le calme et pouvoir prendre du recul sur l’instant. 

Avec les petits, j’ai compris que le temps se joue en minutes et que c’est un peu eux qui imposent le rythme, surtout en début d’année. Je ne peux rien faire sans eux, quand ils ne sont pas disponibles, rien ne fonctionne et rien ne se crée. Alors on laisse aller, on les observe, on les écoute et c’est là que la magie opère.

Aucun regret, que du bonheur !

Toutes ces questions ne sont pas arrivées en même temps, et toutes mes interrogations n’ont pas trouvé leur réponse au même moment. J’ai passé toute l’année à me remettre en question, à rechercher, à m’arrêter pour observer puis reprendre mes démarches d’amélioration. N’oublions pas que notre métier est un métier d’évolution, d’adaptation, de changement. Cette magie qui s’est développée au fur et à mesure de l’année dans ma classe m’a permis d’apprendre tellement de choses sur moi, sur mes élèves, sur ma pratique professionnelle, j’en sors apaisée, motivée, bousculée, changée. 

J’ai l’impression d’avoir redécouvert mon métier. Cette année m’a donné l’occasion de me questionner sur ma pratique de classe, de travailler à mieux comprendre ce que j’ai à enseigner, comment l’enseigner et tout mettre en œuvre pour faire réussir mes élèves. Le contrat didactique : je mets enfin des mots sur ce que je fais et cela change tout !

Cela m’a aidée à prendre du recul (principe du lâcher prise) et à progresser sur la mise en œuvre (préparation et outils). Quand je pose mon regard sur les années passées, je lève les doutes et les interrogations que j’ai pu avoir et qui, à ce moment-là, ne trouvaient pas forcément de réponses. Je ne pourrais que conseiller à tous les enseignants et enseignantes de pratiquer quelque temps en maternelle, si cela peut vous permettre de vivre cette satisfaction et cette sérénité face à notre enseignement que je ressens aujourd’hui.

Je suis prête à affronter une nouvelle rentrée, je visualise mieux ce que je peux attendre de mes petits élèves, et je sais mieux ce que je peux proposer et comment le faire. Accordons-nous le temps nécessaire à notre apprentissage, accordons-nous la clémence que l’on peut leur donner. Cela reste une aventure, alors vivons-la intensément.

Ludivine Cacheux, 
professeure des écoles depuis 11 ans, directrice d’école primaire

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Commentaires

  • Christelle — 22 mai

    Après 22 ans en cycle 3, et deux écoles, je suis dans la position "dernière arrivée ", et avec une fermeture de classe, je vais me retrouver catapultée en maternelle... Votre témoignage est le premier qui me fait du bien et qui me laisse entrevoir la lumière au bout de ce long tunnel de solitude dans lequel je me retrouve. Merci

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